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Rexhep Rexhepi, le surdoué
 
Le 12-11-2018

L’histoire du jeune horloger ressemble à un conte de fées. Mais avant d’être reconnu par les collectionneurs, cet enfant du Kosovo a connu plusieurs années de galère. Il a été primé vendredi au Grand Prix d'horlogerie de Genève

C’est presque trop facile. L’histoire de Rexhep Rexhepi, horloger trentenaire dont les montres Akrivia (classiques et ultra-haut de gamme) suscitent l’engouement des collectionneurs, pourrait s’écrire toute seule. Elle contient tous les ingrédients d’une success story des temps modernes.

Enfant, il a grandi au Kosovo, élevé par sa grand-mère. Son père travaille en Suisse, sa mère est absente. Chaque fois que son papa rentre au pays, le tic-tac de sa Tissot automatique captive le petit Rexhep Rexhepi. Il développe alors une certaine fascination pour la mécanique horlogère. A 12 ans, durant la guerre du Kosovo (en 1999), il quitte son pays d’origine et arrive en Suisse avec son frère et son père. A l’aéroport de Genève – la première fois qu’il met un pied sur un escalier roulant –, le tunnel de publicités horlogères lui fait briller les yeux. «C’était comme Disneyland!»

Son père l’imagine avocat, mais Rexhep Rexhepi a d’autres envies. Lui, ce qu’il aime, ce sont les montres. De Patek Philippe à François-Paul Journe en passant par BNB Concept, il apprendra – et vite – comment vivre de sa passion. A 25 ans, il lance sa marque, Akrivia. Cinq ans plus tard, ce surdoué est devenu l’un des jeunes horlogers les plus prometteurs et les plus reconnus de l’industrie. Lors de la dernière foire de Bâle, il a fait un carton avec son nouveau Chronomètre Contemporain à 58 000 francs. Il en a vendu cinquante en quelques mois. Vendredi, il a gagné le prix de la montre homme au Grand Prix d'horlogerie de Genève (GPHG). On vous l’avait dit: l’histoire s’écrit toute seule.

Un atelier et du travail

Mais cette version-là, Rexhep Rexhepi ne l’aime pas beaucoup. Trop simpliste. «Je déteste le côté «c’est fantastique, ce petit Kosovar qui s’est implanté en Suisse et qui fait des montres de luxe», ça m’énerve d’être réduit à cela. Moi, ce que je vois aujourd’hui, c’est un atelier et beaucoup de travail», insiste-t-il autour d’un café, d’un bol de tranches de gingembre confit et de quelques amandes. Il est assis dans un salon aménagé à côté de sa petite manufacture, dans la Vieille-Ville de Genève. Avec lui, Annabelle, sa compagne, qui l’épaule pour la dimension administrative d’Akrivia, et Olivier R. Müller, un consultant embauché il y a quinze mois pour l’accompagner dans le développement de la marque.

Alors, oui, la success story se raconte bien. Mais le parcours de Rexhep Rexhepi est plus complexe, plus nuancé. Il faut comprendre que, en 2012, il est vraiment parti de rien. «Il n’y a pas de riche investisseur derrière Akrivia. Personne à part moi, confirme-t-il. Je suis parti de 100 000 francs que j’avais péniblement mis de côté. Je me suis tué à les amasser.» Ecouter Rexhep Rexhepi raconter ses premières années de galère, c’est se plonger dans l’univers précaire de l’industrie horlogère suisse. Celui qui sent l’huile, la sueur et les machines. Bien loin des boutiques de luxe et des montres en or.

Rapide ascension

Lorsqu’il finit son école chez Patek Philippe, la manufacture l’engage. Mais, après deux ans, il se lasse de devoir exécuter toujours les mêmes tâches et se fait embaucher chez le fabriquant de mouvements BNB Concept. Trois ans plus tard (alors qu’il y dirige une équipe de 15 personnes à seulement 21 ans), l’entreprise fait faillite. Il rebondit chez François-Paul Journe, où il travaille jusqu’en 2012. Date à laquelle il décide de se lancer comme indépendant.

Commence une série d’années difficiles. «J’avais conclu un deal avec MCH (ndlr: une société qui gère la conception et la fabrication de mouvements haut de gamme); je les aidais à développer certains produits et, en échange, ils me mettaient le bureau d'études à disposition. En même temps, j’achetais de vieilles machines que je réparais et que je revendais. Et puis je bossais par-ci par-là pour d’autres marques…» En 2013, son père, qui tenait alors un restaurant, subit un grave accident. Les journées de Rexhep Rexhepi s’allongent encore.

Je ne peux pas faire des montres à la chaîne. C’est assez égoïste, mais je veux d’abord me faire plaisir et être satisfait de mon travail.
Rexhep Rexhepi

«A 5h30 du matin, je partais faire les courses du restaurant. A 6h, j’amenais tout cela au bar et je faisais l’ouverture. La journée, je devais travailler sur des prototypes de mouvements pour d’autres marques. Et le soir, il fallait bien que je consacre un peu de temps à Akrivia…» Jusqu’à fin 2014, il bricole, il peine à mettre de l’argent de côté. Il hésite: doit-il reprendre l’affaire familiale ou lancer sa marque?

Début 2015, il tranche. Ce sera Akrivia. «Là, j’ai totalement arrêté la sous-traitance et la restauration. Et j’ai décidé de mettre le paquet sur la marque.» Avec les 100 000 francs qu’il a mis de côté (plus 10 000 francs prêtés par une amie), il se lance. Cela se passe essentiellement grâce à des contacts qu’il a noués dans l’industrie. «L’un de mes sous-traitants se plaignait que ses machines ne tournaient pas car il n’avait pas de commandes. Je n’avais pas d’argent mais je lui ai dit de les faire tourner pour moi, et que je les lui paierais plus tard.»

La fin des mensonges

Rexhep Rexhepi ne fait aucun mystère sur ses approvisionnements. Certes, il dessine et termine tous ses composants, mais ils sont usinés par des tiers. «Inutile de raconter des conneries, de faire croire aux clients que l’on fait tout, tout seul, à la main, sur un vieil établi en bois. Ils savent tout, se renseignent à fond. Au milieu des années 2000, certains se sont fait arnaquer mais aujourd’hui, ces mensonges, ça ne passe plus.»

La première Akrivia est vendue à un homme d’affaires au Kosovo. Une deuxième trouve un acheteur, puis une troisième. «Mais ce n’est pas venu tout seul, hein. Il faut être patient, très patient.» Aujourd’hui, il en produit en moyenne une vingtaine par année. A des prix qui courent entre 55 000 et 240 000 francs puisque la marque mise sur l’extrême qualité de ses finitions. Il a engagé cinq personnes, dont son frère – qui a également fait son apprentissage chez Patek Philippe. L’exigence a un prix, mais pas question de transiger. Descendre en gamme? Jamais. «C’est comme si vous demandiez à un chef étoilé de faire des Big Mac… Et puis, non, je ne peux pas faire des montres à la chaîne. C’est assez égoïste, mais je veux d’abord me faire plaisir et être satisfait de mon travail.»

Père fier

Reste une question. Et son père, qui voulait tant le voir devenir avocat, que pense-t-il maintenant que sa marque a trouvé sa clientèle? «Il est fier, bien sûr qu’il est fier. Il parle de moi à ses amis. Mais ce n’était pas gagné. Je me rappelle, en 2012, quand j’avais fini ma première montre, je suis allé lui demander de l’aide pour trouver un acheteur. Il m’a répondu: «Comment tu veux que j’aille vendre une montre à 150 000 francs qui a été faite par mon fils?» Avec le recul, je pense qu’il avait raison. Arriver d’emblée avec une pièce et prétendre qu’elle représente la tradition horlogère, c’était un peu naïf. Les gens pouvaient bien rigoler.» Six ans plus tard, plus personne ne rigole.

Son père n’a pas gardé la Tissot de son enfance. Elle a disparu. Il porte une Rado en attendant l’Akrivia spéciale que Rexhep Rexhepi et son frère sont en train de lui préparer. Mais il entend bien la retrouver un jour. De quoi rajouter encore une ligne à la success story d’Akrivia.

Valère Gogniat
LE TEMPS

 



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